• Twitter Classic
  • Facebook Classic

© Abdelkrim Srhiri Tarbouchas 2014

                  « L'étoile du berger »                      

 

Les encres sur papier que présente Abdelkrim Shriri à Saint-Louis-du-Sénégal sont d'une singulière délicatesse. Les belles pirogues africaines à longue proue sont posées devant les falaises hostiles depuis lesquelles on les voit de la terre comme une guirlande de couleurs joyeuses paraissant aller et venir avec élégance au gré des eaux. La légèreté d'exécution de ces images apporte une réponse d'une force étonnante au tragique des naufrages, la douleur des exils.

 

 Pour matérialiser visiblement les frontières, le peintre use de moyens proprement picturaux, d'une façon qui n'est qu'à lui. Il dispose dans nombre de ses œuvres le bandeau rouge et blanc qui signifie (sur les routes coupées pour cause d'accidents, à proximité des chantiers, en ville, mais aussi bien au poste de douane) : passage interdit. Ce bandeau rouge et blanc est posé ostensiblement devant des silhouettes humaines, un portail, des pirogues sur l'océan. Il balafre le paysage, la terre comme la mer, métaphore angoissante de l'impossibilité d'aller plus loin, de faire un pas de plus, d'atteindre une autre rive, quand ce n'est pas même de quitter celle où le destin nous a déposés. Cette frontière arrête les femmes et les hommes, les bateaux et les piétons, un enfant.

 

Comment signifier mieux l'absurdité de la situation humaine que l'aquarelle où l'on voit, retenu par l'infranchissable ligne blanche et rouge, le cavalier séparé par elle de son âne (à moins que ce fût son cheval ? Sa monture hors d'atteinte ?), qui paît à quelques pas, mais de l'autre côté ?

 

L'arrière-train d'un dromadaire, sur son bord, lequel lui tourne le dos, et l'âne (ou le cheval) en train de paître, indifférent, inaccessible, signifient avec force la séparation, l'impuissance, la déréliction, la perte. Sur d'autres images, la bande rouge et blanche isole un douar entier, une oasis, tient à distance un palmier, barre l’accès à une chaise.

 

La force de la peinture d'Abdelkrim Shriri est dans cette juxtaposition tendrement sentie mais crûment mise en oeuvre  de l'empathie pour la détresse d'un côté, de la cruauté des situations de fait, matérielles, sociales, politiques, humaines de l'autre. D'un côté, la légèreté des embarcations de couleurs vives de « La constellation de la pirogue » ; de l'autre la brutale frontière rouge et blanche : passage interdit ! Les hésitations d'un enfant, de dos, devant l'immensité océanique, laquelle appelle la rêverie non moins qu'elle oppose un obstacle qui paraît infranchissable résument tout.

 

 L'étoile du berger n'est pas la lune, dont le croissant est pourtant toujours bien présent dans le ciel vers lequel semble pointer la proue de la pirogue solitaire, mais la ligne de traîne d'un avion de ligne à peine discernable au fond du tableau. Quelle nostalgie de départs dans les songes des hommes entassés dans la barque, voyant une autre fois partir sans eux l'avion d'un ailleurs qui se refuse ! Et que de tendresse dans cette image très pure, faite de très peu de signes, mais qui fait signe si fort pour le tragique d'un présent à ce point adverse.

 

Abdelkrim Shriri dispose d'un lexique visuel propre, dont la « naïveté » n'est qu'apparente. Des figures déjà rencontrées reviennent ici avec une grande fraîcheur, nullement le sentiment d'une redite. Il se place toujours du côté de l'enfant scrutant l'horizon, il suit de l'oeil avec lui l'avion qui brille là-haut ; du côté de ceux pour qui les frontières sont une douleur et qui perdent leur vie à vouloir les franchir (il les voit comme des oiseaux migrateurs, des « hirondelles » dit-il). Les draps noués ponctués d'avions obsédants des baluchons de ceux qui partent répondent à la litanie des tarbouches d’hier. L'« attaché case » barbelé, le drap barbelé, l'oreiller barbelé de L'Aube disent cruellement ce qu'il en est au réveil. Les personnages découpés dans le caoutchouc noir des chambres à air de camions qui devaient servir de bouées aux Naufragés, tous ces canots à la dérive chargés de moribonds : voilà le poignant Radeau de la Méduse de l'horreur de ce moment.

 

Abdelkrim Shriri tient le pathos à distance avec une force remarquable. Il se refuse à la surenchère. Chez lui, pourtant, l'art ne baisse pas les yeux.

 

                                                                             Jean-Paul Michel,

                                                                            27 septembre 2015

 

J P M est un auteur, poète et éditeur.

                                                                                                                                                              

         Performance « Brise Légère »       

 

          J’ai coupé une branche et je l’ai transformée en quenouille à l’aide d’un couteau, puis j’ai rajouté quelques brèves couleurs.

           Je choisis une branche d’arbre : c’est un élément  naturel, il symbolise la nature.

           Le bas de la quenouille est un morceau de métal - symbole de la technique, de l’industrie.

           Avant de tourner la quenouille, je la trempe dans de l’encre, puis je la déroule sur du papier.

           Le tissu rouge et blanc que j’emploie est une référence aux interdits qu’on nous impose et dont on se sert pour baliser les routes, barrer les passages, les frontières.

           Quant aux poches en plastique, que j’ai nouées comme un ruban, elles sont une référence  aux détritus abandonnés n’importe où dans la nature - l’image même de la pollution  du monde.

La quenouille n°1 reprend la performance-exposition «Les Hirondelles», qui s’est tenue à la Galerie MC2, à Bordeaux, en 2015.

          La quenouille n°2 reprend la même performance, qui a eu lieu à la Galerie du Fleuve, à l’Institut Français de Saint-Louis du Sénégal.

           Quenouille n°3 s’intitule «Brise Légère», parce qu’ici, à Schwanndorf, règne l’harmonie    entre les habitants et la nature. Ici, l’air est respirable. Je me sens bien ici, je suis heureux parmi vous et, avec vous, je m’emplis d’une «brise légère». Que la paix, le bonheur et l’amitié soient avec vous.... comme une brise légère ! Merci à tous.

 

Abdelkrim srhiri Artiste plasticien// Schwandorf,  mai 2016.

 

Installation „Brise légère“ (Leichte Brise)

          

          Nachdem ich einen Ast abgeschnitten und zu einem Spinnrocken zu geschnitzt hatte, habe ich das Ganze mit bunten Fahnen versehen.

Ich habe den Ast eines Baumes gewählt: dies ist ein natürliches Element, es soll die Natur symbolisieren.

           Das untere Ende des Stabes ist aus Metall: Symbol der Technik und Industrie.

Bevor ich beginne, den Spinnrocken zu drehen, tauche ich ihn in Tinte ein, anschließend lasse ich ihn über einem auf dem Boden ausgebreiteten Papier rollen.

           Der rot-weiße Stoff, den ich verwende, ist eine Hinweisung auf alle Verbote, die man uns   auferlegt und welcher man sich bedient, um Straßen, Grenzen und Überwege abzusperren.

Was die Plastiktüten anbelangt, die ich zu einem langen Band zusammengeknotet habe, so sollen sie uns an all‘ den Abfall erinnern, den wir in der Natur zurücklassen, tatsächlich als Bild der weltweiten Umweltverschmutzung.

           Der Spinnrocken Nr.1 nimmt die Performance-Ausstellung  „die Schwalben“ in der Galerie MC2 in Bordeaux von 2015 nochmals auf.

          Der Spinnrocken Nr.2 nimmt die gleiche Performance auf, die in der Galerie du Fleuve im Französischen Institut in St.-Louis/Senegal gezeigt wurde.

          Der Spinnrocken Nr.3 trägt den Namen „leichte Brise“ und wurde hier in Schwandorf angefertigt. Hier leben die Menschen mit der Natur in Einklang. Hier hat man Luft zum Atmen. Hier fühle ich mich wohl, bin unter Ihnen und mit Ihnen glücklich, ich nehme die „leichte Brise“ auf. 

         Auf dass der Friede, das Glück und die Freundschaft mit Ihnen sei…wie eine leichte Brise.

Vielen Dank an alle!   

 

         übersetzt vom Französischen ins Deutsche durch 

                               Frau Sabine Läufer.

        De Schwanndorf émane comme un parfum d’éternité.     A l’image de son emblème, dont la nonchalance racée défie le temps, le «village des cygnes» semble figé dans le rituel immuable des jours et des saisons, dans un bien-être que rien ne trouble, loin des blessures et des tourments. La quiétude des pierres imprègne les maisons, ignorant la fugace agitation des cités, leur trépidante activité. La rivière elle-même se prélasse à loisir le long de ses berges, elle nous arrache à toute urgence, à toute violence, elle trace, de son écriture languide, des volutes de silence, des reposoirs d’oubli, face au vacarme d’un monde besogneux, haletant, harassé.

 

            On voudrait tant que perdure cette félicité d’avant le désastre, que la lumière feutrée d’un ciel heureux nous offre à jamais son refuge - car notre royaume est bien l’éblouissement du matin, ces instants de grâce désarmée qui nous épargnent, quelques moments encore, la débâcle du temps qui passe, l’accablement, la disgrâce de la journée.

 

              Ce havre de douceur qui nous est octroyé est un trompe-l’œil, nous rappelle pourtant  le peintre averti. Aucun îlot de paix n’est à l’abri de la menace et l’actualité le submerge avec son sinistre cortège de guerres, de naufrages, de sanglantes terreurs. Il n’y a pas de repli, de lieu privilégié... Des coulées de boue envahissent la toile, les volcans éructent leurs giclées de lave pour engloutir les montagnes, qui étalaient, il y a un instant encore, la morgue de leur hautaine splendeur. Surgissent brusquement des créatures enténébrées, rescapées du séisme ou promises à quelque imminent massacre. Leurs regards affolés, implorants, allument dans la nuit un fanal de détresse, l’appel déchirant de l’innocence broyée.

 

            Srhiri ne s’endort dans la fausse torpeur d’une idyllique villégiature, comme il refuse de se laisser anéantir par les images d’horreur et de boue que l’Histoire déploie. Il fourbit ses armes à lui, la tendresse, la beauté, le désir de vivre sur une terre abondante. Vaille que vaille, il prend la route avec la fileuse, sa bonne fée, il fait naître de sa quenouille alerte et volubile  de fines arabesques, mi-sensuelles mi-éthérées, de rêveuses chansons pour accompagner le voyage - le chemin incertain, tantôt inspiré, tantôt endolori, mais qui jamais ne renonce.

 

                                                                   Henri Zalamansky

                                             Un miroir le long d’un chemin...                                                 

 

On connaît le mot de Stendhal à propos du roman... Srhiri le reprend au bond et promène à son tour un miroir le long des sentiers de sa mémoire. Il arpente les  allées des souvenirs, les routes aussi des nouveaux alentours -  moins pour dresser un nostalgique état des lieux, que pour tracer à la pointe de ses pinceaux des scènes de la vie ordinaire des gens du peuple, fixer des portraits, capter des images fugaces qui, au-delà du pittoresque, de leur ancrage dans la réalité du pays natal, nous concernent intimement - car c’est bien de la condition humaine que parlent ces tableaux.

 

J’allais dire ces romans. Ce sont bien des romans que composent les peintures de Srhiri. Chacune est un chapitre, chacune raconte son histoire... Un bambin, du haut de ses trois pommes, se dresse devant la mer et cette  minuscule boule de vie toute neuve nous emplit de l’innocence émerveillée d’être là, dans la splendeur du monde à son matin... Pourtant, le cantique le cède vite au chant funèbre, lorsqu’on sent sourdre la menace du naufrage qui balayera le fragile fétu, comme il a déjà englouti tant d’hommes, tant d’espérances.

 

 Un vieillard, reclus dans son alcôve enténébrée, contemple la gloire d’un soleil et d’un océan qui l’emporterait vers des cieux plus cléments, où combler ses chimères d’opulence...

 

Là, un garçon, prostré dans sa  chambre, rumine son deuil, tandis qu’à l’horizon se dresse le mausolée de son frère, sans doute prématurément disparu dans un de ces accidents que trop souvent réserve la cruelle existence.

 

Ici, «la guérisseuse», personnage obligé de la mythologie marocaine, tisse sa toile et guette ses proies - pauvres naïfs attirés dans son antre par le désir de soulager leurs  misères, leur trop-plein de malheur. Srhiri décrit, avec une bienveillance amusée, cette magicienne au rabais, figure d’un folklore qui a toujours baigné son enfance.

 

Ceux-là ont au moins une fenêtre dans l’obscurité de leur réduit par où s’engouffrent  quelques bouffées d’air pur... Mais que dire de ce jeune, effondré sur son grabat, qui n’a même pas cette trouée de ciel, cette envolée de lumière et de rêve pour s’affranchir un temps de son accablement, de sa solitude, de son ennui ?

 

La peinture de Srhiri est bien une suite de tableaux-romans. On voit dans leur miroir se refléter des images du quotidien, mais aussi, bien au-delà du réalisme, on y lit l’universel. On goûte des saveurs et l’on capte des moments ineffables. On peut égrener quelques  moments de grâce, et l’on ressent, l’instant d’après, la terrible déconvenue de n’avoir su honorer la visite de l’ange. Et c’est le charme, la singularité - et la force - de de cette peinture, que de nous montrer, à travers des clichés en apparence anodins de la vie locale, naviguant sans cesse entre cimes et bas-fonds, extase et déchirure.

             

                                                               Henri Zalamansky

Enseigne la littérature à l'Université Michel de Montaigne-Bordeaux III, de 1969 à 2004.

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now